L'Union Paysanne 30 septembre 2021 a 09h00 | Par Emilie Durand

TRANSMISSION. Agriculteur, un métier qui se transforme et se quitte

Entre transmission ou reconversion, être agriculteur est un métier qui se quitte, surtout aujourd’hui. Même si certaines normes et croyances peuvent rendre ce départ douloureux, être agriculteur est un métier comme un autre, ce qui le rend aussi attractif pour de nouveaux installés.

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« Crise de la transmission et rupture de carrière : comment quitter le métier quand on est agriculteur ? », tel était le titre du webinaire du 29 juin organisé par la Chaire mutations agricoles de l’Ecole supérieure d’agriculture d’Angers. L’intitulé représente une réalité actuelle chez les agriculteurs : quitter le métier. Un départ en retraite, des difficultés économiques, un divorce, une envie d’ailleurs, les raisons sont multiples pour partir. Néanmoins, le passage est parfois délicat, douloureux et pas toujours en lien avec le poids des dettes. « Transmettre pour les agriculteurs, c’est avant tout transmettre un patrimoine. Mais aussi un patrimoine symbolique, des croyances, des représentations qui fondent une culture professionnelle », analysait Dominique Jacques-Jouvenot, professeure émérite de socio-anthropologie à l'Université de Franche-Comté, lors du webinaire.

La famille, un soutien mais pas toujours
Sur le plan de la transmission, elle revient sur le taux encore très élevé « d’endo-reproduction
» chez les agriculteurs, c’est-à-dire que « les agriculteurs trouvent leur successeur au sein du milieu familial », une des caractéristiques sociologiques de ce métier. « Cela entraine une confusion entre les places familiales et professionnelles », souligne- t-elle induisant non pas «des rapports de travail mais des rapports de famille ». Or cette famille peut parfois être particulièrement délétère, comme le rapporte la thèse de Nicolas Desfontaines sur le suicide des agriculteurs. Il pointe du doigt ces liens familiaux, théoriquement « pourvoyeurs de protection et de reconnaissance », qui ont parfois un effet inverse destructeur et suicidogène, tout comme ce « réseau d’interconnaissance », très lié au milieu rural agricole.
Selon lui, « la famille régule doublement l’exercice de la profession : par le travail quotidien sur l’exploitation […] et par l’accès à la profession ».

Transmettre pour ne pas disparaître
Si le choix du successeur n’est pas forcément conscient ni de la part de ceux qui transmettent, ni de celui qui reprend, il correspond à certaines caractéristiques majoritaires : « Pour être agriculteur, il faut être « né dedans » ou être lié par le sang, de sexe masculin et occuper une place dans la fratrie qui se combine le mieux avec le départ du père ou de la mère. », observe Dominique Jacques-Jouvenot. Et de rajouter : « Fabriquer un successeur permet de pérenniser un
patrimoine. » De plus, «le cédant perdure dans la transmission de ses pratiques, de sa manière de faire, de ses responsabilités à travers l’autre», d’où la naissance des fameux « conflits intergénérationnels » comme en témoignent les agriculteurs eux-mêmes. « Est-ce si facile que cela de refuser l’héritage ? », s’interroge-t-elle dans un contexte ou transmettre à ses enfants est encore la norme. La réponse est non. « Il faudra parfois vingt ou trente ans pour pouvoir le faire», observe Dominique Jacques-Jouvenot, évoquant une réelle « violence dans la transmission ». C’est d’ailleurs tout le paradoxe de la transmission : un moment de lien qui… sépare ! « Il n’y a qu’au moment où les gens sont assurés d’avoir des petits-enfants que j’entends : « Ah oui, j’ai bien fait de transmettre ! », conclue-t-elle.

Etre accepté et reconnu par le clan
Devenir agriculteur est un peu comme « entrer en religion ». Il s’agit d’accepter les codes, les normes, les croyances du métier. « Souvent les agriculteurs sont agriculteurs avant d’être des professionnels ! », observe Caroline Leroux, étudiante-stagiaire à la Chaire Mutations Agricoles, lors du webinaire. Travaillant sur la reconversion des agriculteurs, elle explique les difficultés qu’ils rencontrent lorsqu’ils quittent ce métier, souvent à la suite d’une prise de conscience: manque de reconnaissance, accident, charge mentale trop lourde, etc. Selon elle, « être sans emploi déroge à l’une des normes de cette catégorie socio- professionnelle » où la valeur travail est très forte comme le fait de taire les douleurs physiques et morales. Arrivant sur le marché du travail, les anciens agriculteurs n’ont « pas de notion de ce qu’est un salaire, de travailler avec des collègues, de se faire diriger, d’être subordonné, de prendre des vacances. […] Le travail est un moyen d’exister. En quittant ce métier d’agriculteur, ils ont peur de perdre leurs repères », continue-t-elle. Comme pour tout processus de changement, ils savent ce qu’ils quittent mais pas ce qu’ils vont trouver. Pourtant, les agriculteurs sont recherchés sur le marché de l’emploi, même si, pour certains, devenir salarié signifie « descendre un échelon de l’échelle sociale », lance Caroline Leroux. Cette « recherche d’un travail et non de travail » remet en cause une autre norme du métier : être agriculteur à vie. De même que certains se reconvertissent à la quarantaine pour devenir agriculteurs, les agriculteurs peuvent en faire autant pour exercer un autre métier.

Emilie Durand / Conseiller relations humaines / Tel : 07.63.45.23.18

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